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de coquets chalets sont agglomérés en un vaste village que l’on nomme «la Montagne». Les villageois vont y faucher au début du mois d’août. Mais on y monte tous ensuite pour y mener une vie tranquille jusqu’aux premiers froids, avec tout le bétail qui s’y nourrit d’un gazon fleuri plus substantiel que celui de la vallée. Cette coutume est très ancienne. Aussi conte-t-on que le Juif Errant et ses compagnons (d’autres disent le roi Hérode et ses soldats) passèrent à la montagne de Brunissard, un matin d’été, tandis que tous étaient occupés à faucher. A l’entrée du vallon, tout près des chalets de l’Eychaillon, une femme était seule, occupée à charger une trousse de foin sur son mulet, mais elle était trop faible et désespérait d’y arriver. Aussi, lorsqu’elle vit déboucher cette troupe d’hommes robustes et forts, poussa-t-elle un soupir de soulagement, et, s’adressant au premier: «Bel homme, lui dit-elle, veuille aider une pauvre femme à hisser sur son mulet cette charge de foin trop lourde pour elle, mais légère pour tes muscles puissants! - Je n’ai pas de temps à perdre, répliqua l’homme sans s’arrêter. Adresse-toi à qui me suit.» Le deuxième l’adressa au troisième, le troisième au suivant, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Le dernier, c’était le Juif Errant. Celui-ci fut touché par les supplications de la pauvre femme et, en un clin d’œil, mit la trousse sur le bât. Mais pendant ce temps, ses compagnons avaient pris sept pas d’avance sur lui. Et il s’enfuit à toute vitesse, criant à la femme interloquée: «Maintenant, lie et délie la trousse de foin autant de fois que tu voudras. Moi, il me faut sept ans pour rattraper ma compagnie.»[21]

La force de cette charpente narrative, qui donne à voir une théorie de «passants», est ici assez active pour qu’elle ait intégré l’errance, pourtant traditionnellement solitaire du Juif Errant,[22] au point de lui trouver une suite de compagnons, homologues des soldats du Roi Hérode. C’est une autre troupe d’errance dont nous avons dernièrement entrepris l’étude, et qui est présente sous la forme bien connue de la troupe des revenants damnés, soit en chasse sauvage, un peu plus au nord en Savoie.[23] En voici maintenant, pour les Hautes-Alpes, une autre forme, tout aussi classique, la Procession.

[La femme qui demande de l’aide à la procession des morts] Une femme allait au moulin le jour de la Toussaint et elle a croisé une troupe de revenants. Son mulet a eu peur et le sac de blé qu’il portait est tombé. La femme a demandé au premier revenant de l’aider à recharger son sac. Il lui a répondu: «Demandez au second, il vous aidera.» Le second lui a dit: «Demandez au troisième.» Le troisième l’a renvoyée au quatrième, et ainsi de suite jusqu’au dernier, qui était justement son mari défunt. Celui-ci l’aida à recharger son blé et lui dit en la quittant: «Malheureuse, ne retourne jamais au moulin un jour de Toussaint, car il me faudra cent ans pour rattraper mes compagnons.» (M. Tholozan, instituteur, Gap, vaut pour Châteauroux, Hautes-Alpes, 1959)[24]

On remarquera la période de la Toussaint. Mais ce document n’est pas le seul à évoquer une périodicité certaine du passage, parfois saisonnière implicite on non (pendant la récolte du foin, juillet, l’été). Une périodicité

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HISTOIRE DES ALPES - STORIA DELLE ALPI - GESCHICHTE DER ALPEN 1998/3